Une brève histoire des cinquante dernières années

Pierre-François Gobin et Pierre GUIRALDENQ

Pierre-François Gobin et Pierre Guiraldenq évoquent les cinquante dernières années de l’École centrale de Lyon, notamment à travers l’action de ses Directeurs successifs, dont ils soulignent l’apport particulier de chacun. Leur étude permet de mettre en lumière les transformations institutionnelles qu’a connu l’ecl, mais aussi les évolutions qui ont marqué son histoire récente dans les domaines de la recherche, de l’enseignement, des partenariats industriels et des relations internationales.

Texte intégral

1 Ce texte n'est pas exhaustif et les acteurs qui, à des titres divers, ont consacré leur carrière ou ont suivi l'évolution de l'École Centrale de Lyon, y trouveront certainement des lacunes et une analyse parfois rapide des faits et des combats qui ont jalonné cette prodigieuse période. Une véritable rédaction « historique » aurait nécessité plus de temps et plus de compétence mais nous avons tout au long de cette tâche été soutenus par l'enthousiasme et le plaisir de revivre ces années de transition qui ont amené l'ecl aux premiers rangs des établissements d'enseignement technologique supérieur de notre pays.

Paul Comparat : Le « père » de l'École Centrale de Lyon moderne

De l'École Centrale Lyonnaise à l'École Centrale de Lyon

2Au début des années 1950, le directeur général de l'enseignement supérieur avait suggéré de fondre l'École Centrale Lyonnaise dans le futur Institut National des Sciences Appliquées (Insa) qui devait voir le jour sur le site de la Doua, à Villeurbanne. Mais ce projet n'a jamais vu le jour. En 1957, la pérennité de l'école est en principe assurée. En effet dans un geste de bonne volonté, Paul Comparat accepte d'assurer, tout en conservant son poste de directeur de l'ecl, les fonctions de directeur du département de mécanique de l'Insa, de 1958 à 1960, pour en permette le lancement. Les deux établissements collaborent donc mais resteront distincts.

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Paul Comparat, directeur de l’ecl de 1950 à 1976, ici posant avec la promotion 1968 sur le campus d’Écully (septième en partant de la droite, sixième en partant de la gauche, au premier plan)

Crédits : Atelier photo Lyon Reportage

Paul Comparat, directeur de l’ecl de 1950 à 1976, ici posant avec la promotion 1968 sur le campus d’Écully (septième en partant de la droite, sixième en partant de la gauche, au premier plan)

Crédits : Atelier photo Lyon Reportage

3Parallèlement, les efforts déployés pour l'amélioration du niveau et de la diversité du recrutement portent leurs fruits. En 1958, 425 candidats se présentent au concours d'entrée et 57 sont retenus dont 10 seulement proviennent de la classe préparatoire ecl portée à deux ans depuis 1956. On voit ainsi se marginaliser le recrutement local grâce à l'intérêt porté à l'école par les élèves des classes préparatoires classiques. C'est l'amorce du processus national de recrutement qui prévaut aujourd'hui.

4Cependant, malgré l'attribution de divers postes dans le cadre de l'enseignement technique, l'absence de décisions claires concernant le financement et d'un statut définitif fragilise toujours la position de l'école. Néanmoins, les réformes structurelles et pédagogiques font évoluer de façon continue le niveau et le profil des élèves-ingénieurs.

5En 1959, le contexte change brusquement : le gouvernement décide de reconstruire les grandes écoles d'ingénieurs hors de Paris. Pour l'École Centrale des Arts et Manufactures (École Centrale Paris – ecp), la négociation piétine jusqu'à ce que le directeur général de l'enseignement technique lui propose une reconstruction proche de Paris (Chatenay-Malabry) pour un effectif de 300 élèves et la construction, en province, d'une école de même taille ayant la même mission et dotée de moyens financiers identiques. L'École Centrale Lyonnaise sera la base de cette future école !

La Construction de la nouvelle école

6Immédiatement, Paul Comparat s'enquiert des terrains disponibles en mettant à profit sa grande connaissance du contexte lyonnais. Son choix se porte très vite vers la banlieue ouest où, dans un cadre exceptionnel, de grandes propriétés sont à vendre. Après avis de l'architecte lyonnais Perrin-Fayolle, grand prix de Rome, il opte pour un terrain de 18 hectares à la limite nord-ouest de l'agglomération d'Écully. C'est l'amorce de l'actuel pôle universitaire Lyon-ouest qui s'est considérablement enrichi.

7En 1960, la commission centrale des opérations immobilières donne son accord pour l'opération d'Écully pour une enveloppe globale de 60 millions de francs. La maquette de l'école, le plan de masse et l'avant-projet de la première tranche sont réalisés dans l'urgence.

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Maquette du campus d’Écully selon le projet d’origine (Perrin Fayole, Bissuel et Chamussy)

Crédits : Henry Rutter

Maquette du campus d’Écully selon le projet d’origine (Perrin Fayole, Bissuel et Chamussy)

Crédits : Henry Rutter

8L'équipe de Lyon est en retard d'environ un an sur ses collègues de l'ecp et chacun est mobilisé pour aboutir1. Le dossier de cette tranche est accepté pour 20 millions de francs en 1961 mais, retardé par diverses tracasseries administratives, les travaux ne débuteront qu'en août 1963. Cependant leur avancement est à nouveau perturbé par des réductions successives de l'enveloppe initiale totale qui se stabilise en 1964 à 55 millions dans le cadre du passage des écoles d'ingénieurs de la Direction générale de l'enseignement technique à la Direction générale de l'enseignement supérieur. Paul Comparat décide alors de conserver la qualité de la construction en sacrifiant deux résidences et quelques salles de cours mais, dans la tradition de l'école, il conserve pratiquement la surface généreuse prévue pour les laboratoires. Les travaux reprennent en juin 1965 après 9 mois d'interruption. Ils dureront encore deux ans2. La première tranche de bâtiments est livrée en juin 1967 et, en octobre 1967, dans la boue de l'automne écullois, la première et la deuxième année s'installent dans la nouvelle ecl. La troisième année finira son cursus dans les locaux chargés d'histoire de la rue Chevreul.

  • 1  Jean-François Brochemin se (...)
  • 2  Voir Bernard Chamussy, «La (...)

Le concours à épreuves communes

9Parallèlement et toujours à partir de 1959, le rapprochement ecp-ecl est engagé. Dans un premier temps, il est prévu que les deux écoles conserveront leur personnalité et leur diplôme propre avec des programmes pédagogiques comparables contrôlés par une commission commune. Dans une seconde phase, le diplôme de l'École Centrale des Arts et Manufactures serait délivré dans les deux établissements relevant d'une même administration. Cette solution, qui revient à la fois à une annexion pure et simple de l'ecl et à une dilution du diplôme ecp, est mise en sommeil. Cependant, un concours commun est créé pour l'entrée en première année des deux établissements. Une commission de coordination est mise en place, la première délégation ecl se rend à Paris en décembre 1961, et le premier concours commun rassemble 2 800 candidats en 1962. Pour l'ecl, ceci correspond, dès cette première année, à une multiplication par sept de son assiette de recrutement.

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Annonce du coucours d’entrée à l’ecl de 1962 : « Á partir de 1962, les candidats à l’École Centrale Lyonnaise seront soumis aux mêmes épreuves, écrites et orales, que les candidats à l’École Centrale des Arts et Manufacture. »

Documents sur le concours commun en 1962

Annonce du coucours d’entrée à l’ecl de 1962 : « Á partir de 1962, les candidats à l’École Centrale Lyonnaise seront soumis aux mêmes épreuves, écrites et orales, que les candidats à l’École Centrale des Arts et Manufacture. »

Documents sur le concours commun en 1962

10Á la fin de la période transitoire, les deux écoles renoncent au diplôme unique et optent pour la pérennisation du concours à épreuves communes qui rencontre un succès grandissant.

11En 1967, l'École Supérieure d'Électricité, puis l'École Supérieure d'Optique rejoignent l'ecp et l'ecl au sein de ce concours. La même année, la première promotion d'Écully comprend 150 élèves dont 120 sont recrutés parmi les 3 256 candidats. Le seuil des 4 000 candidats issus des classes préparatoires est dépassé en 1971 (4 184). La structure du concours évolue peu par la suite, malgré les modifications importantes apportées aux programmes et à la composition des classes préparatoires. En 1974, 159 élèves sont issus d'un concours qui rassemble 5 237 candidats et les chances de succès restent quasi constantes au fil du temps.

12Depuis cette époque, le concours commun « Centrale-Supélec » est devenu, chaque mois de mai, l'un des grands rendez-vous des classes préparatoires. Il s'est, en effet, enrichi à nouveau, grâce à la création en 1990 du Groupe des Écoles Centrales, de trois débouchés supplémentaires : l'École Centrale de Lille (ex-Institut Industriel du Nord), l'École Centrale de Nantes (ex-École Nationale Supérieure de Mécanique de Nantes) et, tout récemment, l'École Centrale Marseille (ex-École Généraliste d'Ingénieurs de Marseille). Dans ce cadre, les candidats se présentent à l'école (le plus souvent aux écoles) de leur choix. Chaque école modifie légèrement les coefficients de certaines épreuves pour favoriser les recrutements qui paraissent le mieux convenir à son projet pédagogique propre. Lyon est le second centre national de ce concours commun.

13En 2006, 8 499 candidats issus des quatre principales filières des classes préparatoires se sont présentés à Lyon et 259 parmi les mieux classés ont été définitivement admis.

L'évolution statutaire et pédagogique

14En 1959, malgré le lancement du projet de reconstruction et la mise en route d'un partenariat ecp-ecl, la situation administrative est bloquée et le ministère retarde à la fois la discussion du statut de l'école et l'attribution d'un statut provisoire aux enseignants. Cette situation freine l'évolution pédagogique, mais le rayonnement de l'école est en progrès : le nombre de candidats au concours propre continue à croître et, en 1960, l'université de Lyon prend acte de la qualité des ingénieurs formés rue Chevreul. Elle les dispense de certificats de licence pour la préparation d'une thèse de docteur-ingénieur à l'université de Lyon. Le diplôme reste délivré par la faculté des sciences.

15En 1964, dans un contexte de multiplication des enseignements lié à l'évolution des techniques, Paul Comparat – à l'écoute des élèves et en avance sur son temps – décide de réformer le cadre pédagogique. Les horaires sont allégés de 25 % et, pour se remettre en accord avec l'esprit de l'école et de ses fondateurs, les exercices d'application sont généralisés et les travaux pratiques renforcés. Une refonte des options traditionnelles de troisième année, mécanique, électricité et génie civil, est amorcée Elle aboutira, en mai 1965, sur la création dans chaque option de cours obligatoires et optionnels. Cette organisation permet, pour une charge identique, de réaliser une grande variété de cursus sans multiplier les options.

16Enfin, le décret 62-777 du 7 juillet 1962, publié le 12 juillet 1962 au Journal officiel, fixe l'organisation de l'ecl qui prend, après l'École Centrale des Arts et Manufactures, le label epnca 3. Il aura donc fallu quatorze ans d'échanges, de persuasion et d'obstination, de la part de Paul Comparat et des personnalités diverses soutenant ses efforts, pour que l'école obtienne enfin un statut conforme à sa tradition et permettant son développement. Cependant le statut du personnel n'est pas réglé et fait l'objet d'une proposition du ministère à l'ecl en 1965, alors qu'un an plus tard le gouvernement décide d'appliquer à l'ensemble des grandes écoles les textes concernant les personnels de l'enseignement supérieur. Cette ambition, pour légitime qu'elle soit, retarde l'application de décisions qui deviennent urgentes car Écully va ouvrir ses portes. Finalement, le directeur des enseignements supérieurs, Pierre Aigrain, décide de créer les premiers postes d'enseignement supérieur affectés à l'ecl. Il laisse ouverte la possibilité d'y adjoindre, comme à l'ecp, un statut contractuel spécial... qui n'a jamais été étendu à l'ecl.

  • 3  Établissement Public National (...)

17En 1968, la loi d'orientation de l'enseignement supérieur (ou loi Edgard Faure) fait l'objet d'un débat au conseil d'administration qui se montre d'accord pour en appliquer les termes « comme établissement indépendant et non rattaché à une université ». La décision du législateur est finalement, en 1969, de confirmer l'école comme une  enpca effectivement indépendante de l'université.

181969 est une grande date pour donner par les mots une dimension nationale à l'école. Olivier Guichard, ministre de l'éducation nationale et des enseignements supérieurs, salue cette vieille maison qui prend désormais, par décret, le nom d'École Centrale de Lyon.

19En 1970, les décisions d'exclusion des jurys de fin d'années sont jugées excessives par les élèves qui déclenchent une grève de la faim. La création du principe d'exclusion provisoire accompagné de l'obligation de passer certains diplômes d'université permet de résoudre le conflit en graduant les sanctions les plus lourdes. Cette crise inaugure en fait un cycle d'échanges francs et finalement plus détendus entre l'administration et les élèves. Cette même année, l'organisation de l'école, par l'introduction des semestres d'enseignement en 1ère et 2e année, adopte définitivement un rythme nouveau.

20Mais les moyens matériels plafonnent : l'école souffre à la fois du manque d'encadrement dû à la croissance des effectifs d'élèves et des difficultés à rémunérer les vacataires. Paul Comparat décide, en 1974 et 1975, de limiter les promotions à environ 150 élèves. Et conjointement ne ménage pas ses efforts auprès du ministère pour obtenir des moyens complémentaires.

21Deux événements importants jalonnent ces années difficiles : l'invitation des professeurs des classes de spéciales à Écully donne, en 1973, une idée plus juste aux collègues en charge du vivier des candidats, de la nouvelle dimension de l'ecl et des opportunités potentielles offertes par son concours. La convention signée en 1974 entre l'ecl, l'université Lyon 1 et l'Institut Polytechnique de Grenoble (ipg) pour l'organisation des diplômes de 3e cycle sous double sceau, ouvre la voie vers les thèses de doctorat.

22Le 1er septembre 1973, Paul Comparat, malade, usé par son long combat pour l'ecl, se retire.

23Jean Mathieu rendit un bel hommage à Paul Comparat4 auquel il faut ajouter quelques lignes écrites l'année de sa disparition par son successeur, Auguste Moiroux. Après une relation très factuelle de la carrière du véritable « père » de l'école moderne il conclut :

  • 4  Voir l'article de Jean Mathieu, (...)

« La relation qui précède est limitée aux sujets essentiels. Elle ne dit rien de tous les efforts journaliers et de tous les soucis quotidiens qui furent légion. Elle éclaire l'impressionnante ascension de l'école, au cours de laquelle des voies s'ouvrent et se ferment, des hommes paraissent et s'éloignent, le ciel se couvre et se dégage, et le montagnard qu'était Paul Comparat change de prise, se réoriente avec souplesse et persévérance, joue du temps qui apporte et efface, et grimpe avec obstination vers le sommet que jamais il ne perd de vue ».

24Tous les amis et les élèves de Paul Comparat le reconnaîtront dans ce portrait saisissant de vérité.

Auguste Moiroux : un ingénieur chez les universitaires

25Après 10 ans passés à l'école comme directeur adjoint, Auguste Moiroux succède donc à Paul Comparat le 1er septembre 1976. Ingénieur de l'École Centrale Lyonnaise (ecl 49) puis ingénieur de l'École Nationale des Moteurs (promotion 50), Auguste Moiroux a exercé très jeune d'importantes fonctions. Ingénieur de recherche à la société Sigma 5 de 1951 à 1956, il est promu chef de projet au centre de recherche de la General Motors à Détroit de 1956 à 1959. De retour à la société Sigma, de 1959 à 1966, il y exerce les fonctions d'ingénieur en chef des études et recherches. Mais il avait aussi le goût d'enseigner et de convaincre, et il entre à l'école en 1966 comme maître de conférences associé responsable du service « Machines Thermiques ». Titulaire de 28 brevets d'invention, il n'a cessé d'innover, de concevoir et de réaliser dans le domaine de l'énergétique, dotant l'école d'un laboratoire très complet et bien reconnu du monde industriel. Parallèlement, en tant que directeur adjoint et directeur des études, Auguste Moiroux seconde efficacement Paul Comparat durant la construction de l'école et les difficiles années qui ont suivi.

  • 5  Société Industrielle (...)

26En tant que directeur il s'est consacré, avec l'enthousiasme et la puissance de travail que tous ses collaborateurs lui ont reconnu, aux quatre problèmes essentiels auxquels l'école était confrontée à ce stade de son évolution : son statut contraignant, la protection de l'école contre les excès de la loi Savary, l'élargissement et la diversification du corps enseignant, et le développement nécessaire selon lui des structures partenaires université-industrie.

27Il lui fallait d'abord faire évoluer le contexte interne, malgré le statut inadapté d' enpca, en proposant une structure largement inspirée du modèle universitaire. Par ailleurs, le conseil d'administration en place ne comprenait que quelques professeurs nommés à titre personnel en raison de leur notoriété mais en aucun cas représentatifs des composantes du corps enseignant. La loi Savary, par contre, prévoyait la mise en place de conseils plus démocratiquement issus de l'ensemble du personnel. Dès la publication de la loi, deux « chapelles » radicalement opposées vont s'affronter : les tenants de la création d'une « université ecl », rattachée et largement dépendante de Lyon 1, et les partisans d'une école indépendante de type grand établissement à statut dérogatoire qui était du reste explicitement prévu par la loi Savary. Malheureusement le projet de nouveaux statuts, préparés en 1985 avec les services du ministère et destinés à faire de l'ecl un epcscp 6, comme l'École Centrale de Paris, n'aboutira pas. Pour autant Auguste Moiroux, conscient des tensions internes sur ce sujet, prendra très tôt l'initiative de mettre en place des conseils informels ayant la structure et les missions de ceux prévus par la loi.

  • 6  Établissement Public à (...)

28Concernant la loi Savary portant réforme des enseignements supérieurs, il était à craindre à l'époque qu'elle ne conduise à une intégration pure et simple des écoles d'ingénieurs au sein d'universités où elles se seraient diluées. Devant cette menace, Auguste Moiroux, qui était alors un vice-président très écouté de la Conférences des Grandes Écoles (cge) et le premier vice-président de l'assemblée des directeurs des écoles d'ingénieurs au ministère de l'éducation nationale, parvint, avec le puissant soutien des écoles des mines, à fédérer ses collègues afin de susciter une intervention concertée des grands groupes industriels. Assez rapidement, le ministre renonça en fait à mettre à exécution son projet.

29Parallèlement et dans la tradition déjà plus que séculaire de l'établissement, il s'attacha à diversifier à nouveau les origines du corps enseignant en accroissant le nombre des intervenants extérieurs vacataires et à créer un véritable pôle de formation industrielle qui venait compléter les enseignements académiques des grands champs disciplinaires dispensés par les universitaires. La mise en œuvre de cette politique inspirée par son expérience professionnelle fut difficile tant pour des raisons économiques (qu'il ne put résoudre que grâce au soutien sans faille de son administration), que pour des motifs stratégiques locaux. Elle eut deux effets particulièrement bénéfiques et porteurs d'une mutation pérenne dans la conception même de la formation de l'Ingénieur :

C'est au titre de la formation industrielle – et dans l'esprit même du fondateur Arlès-Dufour – que fut réamorcée la prise de conscience sur la nécessité de donner aux ingénieurs une formation à la communication, à l'économie et au management ;

C'est dans ce même cadre – et sous la pression d'une nécessaire ouverture à l'international – que l'enseignement des langues élargi très au-delà de l'anglais prit réellement son essor.

30Pour l'ingénieur Auguste Moiroux, le développement de la recherche et des relations industrielles nécessitait de mettre en place, dans la mouvance des laboratoires, des sociétés de droit privé adossées à l'école et destinées à valoriser les résultats de la recherche. C'était un pas de plus par rapport l'expérience Metravib, où l'aide au démarrage s'était limitée à un prêt de locaux consenti contre un ensemble de prestations pédagogiques fort appréciées dans le domaine de la mécanique appliquée aux systèmes vibrants. C'est ainsi que furent crées les sociétés partenaires de recherche dont Metraflu et le crmt 7 sont des exemples très significatifs.

  • 7  Centre de Recherche sur les (...)

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Un exemple de document produit par le crmt

Un exemple de document produit par le crmt

31Très vite, ces structures efficaces mais innovantes dans le paysage universitaire national furent dénoncées comme illégales par les autorités de tutelle et Auguste Moiroux dû s'employer très fermement à convaincre le ministère de la nécessité de telles structures à qui il fallait évidemment donner un cadre réglementaire.

32Le secrétaire général de l'époque Claude Lacroix – naturellement au cœur de cet épisode délicat – témoigne que les textes réglementaires créant et organisant les filiales de droit privé qui existent aujourd'hui pratiquement dans l'ensemble des universités sont le produit direct de l'action déterminée et parfois farouche d'Auguste Moiroux. Il s'agit là d'une réforme de portée nationale où l'École Centrale de Lyon a joué un rôle de pionnier.

33Pour autant cette démarche résolument moderne n'a pas été unanimement appréciée à l'intérieur de l'établissement par certains collègues sans expérience industrielle et refusant contre toute raison une liaison entre les écoles à finalité technologique et leur débouché naturel : le monde de l'entreprise. Cependant, malgré des réticences émanant parfois du plus haut niveau de l'administration des finances, Auguste Moiroux sut défendre ses positions et s'attirer de puissants soutiens comme en témoigne la visite de l'ecl en 1980 par le premier ministre Raymond Barre (et potentiel maire de Lyon !).

34En juillet 1988, Auguste Moiroux se retire après avoir véritablement ouvert l'école au monde et tout particulièrement à celui de l'entreprise.

Jacques Bordet : L'école et son statut

35En septembre 1988, Jacques Bordet succède à Auguste Moiroux et va poursuivre et prolonger son œuvre avec un style et un réseau d'influence très différents. Centralien de Paris (promotion 66), docteur es sciences et professeur des universités, il a dirigé l'École Nationale Supérieure des Industries Chimiques de Nancy et passé trois ans comme conseiller à la mission scientifique de la direction de la recherche au ministère de l'éducation nationale. Membre à part entière de l'enseignement supérieur et rompu à la dialectique particulière de la fonction publique, c'est également un fin connaisseur de certains milieux industriels grâce à sa compétence en génie des procédés chimiques. Jacques Bordet va donc s'attaquer aux deux problèmes essentiels : l'adéquation entre l'école, sa taille, son rayonnement et son statut d'une part, et la prise en compte, à l'époque novatrice, de l'avis des élèves dans la marche de l'école, en particulier dans le domaine pédagogique.

36Dès sa prise de fonction, il reprend la rédaction du statut mieux adapté d'epcscp, mais la négociation va s'avérer longue et délicate. Le ministère veut couler l'école dans le « prêt à porter » de la loi Savary et refuse de prendre en compte ses spécificités. Dans ces circonstances difficiles, et tout particulièrement sur le problème de la composition des conseils qui est l'objet d'âpres discussions avec le ministère et avec les différentes composantes de l'école, Jacques Bordet fait preuve d'une rare intelligence des hommes et des situations et – sans rien céder sur l'essentiel – d'un sens aigu des compromis viables. Le nouveau statut débouche en 1992 et l'école est enfin dotée d'une structure en accord avec son fonctionnement quotidien... et ses légitimes ambitions.

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Jacques Bordet, directeur de l’ecl de 1988 à 1994 (photo : janvier 1993)

Jacques Bordet, directeur de l’ecl de 1988 à 1994 (photo : janvier 1993)

37Jacques Bordet a très vite un contact privilégié avec les élèves et il est persuadé à la fois de l'intérêt qu'ils portent à l'école au sens large et de la pertinence de leurs avis. Il prend alors nombre de mesures concrètes dont la portée n'a pas été forcément mesurée à l'époque mais qui ont largement participé à créer un climat détendu : soutien au week-end d'intégration, révision complète dans un sens participatif du « règlement intérieur » des résidences, accroissement significatif de la masse budgétaire accordée à ces résidences et au restaurant universitaire... Cette démarche voulue dans un cadre « citoyen » d'émancipation et de responsabilisation d'élèves issus pour l'essentiel du milieu très scolaire des classes préparatoires s'accompagne de mesures d'ordre statutaire plus fondamentales. Il accorde aux élèves 4 sièges au conseil d'administration, à parité absolue avec, respectivement, les enseignants de rang A, de rang B, et le personnel administratif et technique. Cette proposition très novatrice est mal reçue par le ministère et acceptée avec réticence par le personnel malgré une campagne d'explications très argumentée. La même démarche sera retenue pour le conseil des études et l'ensemble de ces décisions conduit très vite à l'instauration de rapports nouveaux, confiants et constructifs entre toutes les composantes de l'école. C'est dans ce contexte qu'est engagée et rapidement mise en œuvre une réforme globale des enseignements confiée au professeur François Sidoroff. Nous nous bornerons ici à rappeler, tels qu'ils ont été reformulés en 1992, les trois volets que la mission fondamentale de l'école lui fait – en accord avec sa tradition – obligation de dispenser :

une culture solide dans les principales disciplines scientifiques et techniques,

une culture économique et d'entreprise non moins solide,

une formation par l'expérience, au contact de la matière et des phénomènes physiques.

38Très vite, également, Jacques Bordet souhaite ouvrir l'école à d'autres candidats que ceux issus des classes préparatoires classiques, qu'il s'agisse des admissions sur titre, dont le mode opératoire sera profondément remanié, mais plus encore des « taupes technologiques ». Á ce titre, il acceptera de prendre en charge l'organisation du concours national de la voie T’ que le ministère menaçait d'abandonner.

39En 1990, il propose avec Daniel Gourisse, directeur de l'École Centrale de Paris, la création d'un intergroupe des écoles centrales qui comprenait à l'époque les deux « centenaires », Paris et Lyon, ainsi que la toute jeune École Centrale de Lille fraîchement labellisée.

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Copie d’écran du site de l’Intergroupe des Écoles Centrales8 (novembre 2008)

Copie d’écran du site de l’Intergroupe des Écoles Centrales8 (novembre 2008)

  • 8  Site web de l’Integroupe des (...)

40En y joignant l'École Nationale Supérieure de Nantes – désormais Centrale de Nantes –, l'ensemble entend valoriser le label « École Centrale » à la fois auprès du monde industriel et des partenaires internationaux.

41Cette idée est fortement contestée en interne mais Jacques Bordet, conscient de la relative petitesse de l'ecl dans un contexte de mondialisation des formations technologiques, s'y engage totalement et défend l'adhésion des établissements à une « Charte » dont les objectifs sont clairs : augmenter la visibilité mondiale des écoles et les échanges internationaux, développer les formations supérieures dans les technologies modernes, accroître rapidement les flux d'ingénieurs et développer la collaboration avec les entreprises. Dans la présentation du projet il se veut rassurant : chacune des écoles gardera son réseau régional privilégié... puis visionnaire : cet intergroupe ne se veut pas fermé puisque ses fondateurs n'excluent pas de s'ouvrir à l'avenir à d'autres partenaires.

42L'arrivée, en 2006, de l'École Centrale de Marseille, puis la création de Centrale Pékin lui ont donné raison.

43Á fin de son mandat, Jacques Bordet est sans problème reconduit dans ses fonctions par le conseil d'administration mais, gravement atteint, il consacre ses dernières forces au service de l'école et s'éteint en octobre1994.

Étienne Pascaud : l'humanisme et l'ouverture

44Directeur de 1994 à 1999, Étienne Pascaud a servi avec souplesse et clairvoyance une école qu'il connaissait déjà bien par ses fonctions de directeur adjoint exercées de 1989 à 1994.

45Diplômé de l'école polytechnique (promotion 1960) il débute sa carrière à la Cegos dans le domaine de la recherche opérationnelle. Dans un second temps, il se consacre à l'ingénierie chimique à l'échelle internationale, aidé en cela par sa parfaite maîtrise de plusieurs langues étrangères : russe, allemand, italien. Il effectue, en particulier, plusieurs séjours de longue durée en URSS et en Chine à l'occasion de la mise en route de divers complexes industriels.

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Étienne Pascaud, directeur de l’ecl de 1994 à 1999 (photo : avril 1994)

Crédits : Alain Beauvais

Étienne Pascaud, directeur de l’ecl de 1994 à 1999 (photo : avril 1994)

Crédits : Alain Beauvais

46C'est donc très naturellement que, dans le droit fil de ses prédécesseurs, il se consacre à trois sujets : les relations internationales, la valorisation de la recherche, et les relations industrielles au service de la formation des élèves.

47Les relations internationales furent ainsi consolidées et élargies dès l990 grâce à de nombreux liens renforcés ou établis avec Darmstadt, Berlin, Moscou, Kiev et Kharkov. Ces liens ne se sont pas bornés à des échanges d'étudiants mais ont donné lieu à des recherches sur des sujets communs et à la mise en place de mastères en Pologne, Ukraine et Russie.

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Délégation chinoise de l’Université des Transports et Communications de la ville de Chengdu posant sur le campus d’Écully avec messieurs Pascaud, Vincent et Lebœuf, alors respectivement directeur, directeur adjoint et directeur de l’administration de la recherche (milieu des années 1990)

Délégation chinoise de l’Université des Transports et Communications de la ville de Chengdu posant sur le campus d’Écully avec messieurs Pascaud, Vincent et Lebœuf, alors respectivement directeur, directeur adjoint et directeur de l’administration de la recherche (milieu des années 1990)

48L'existence de l'intergroupe des écoles centrales permit à Etienne Pascaud de mettre en valeur les relations de l'école avec le tissu universitaire chinois. En 1996, ces relations aboutirent à un accord de coopération dit « accord 4+4 » regroupant les quatre Écoles Centrales et quatre universités chinoises (Tsinghua, Jiaotong de Shanghai, Jiaotong de Xi'an et Jiaotong du sud-ouest). Cette époque fut marquée par un temps fort : la visite à Écully de Madame Wei Yu, vice-ministre de l'Éducation de la République Populaire de Chine pour un premier bilan de l'accord 4+4 en octobre 1997.

49Dans le cadre de la formation continue, et en accord avec la société Alsthom, 12 ingénieurs chinois préparèrent à l'école le master de génie électrique durant l'année scolaire 1997-98. En février 1999, et en point d'orgue à ces collaborations, l'ambassadeur de Chine visita le campus d'Écully et présenta, dans le tout nouvel amphithéâtre Jacques Bordet, une conférence consacrée aux échanges économiques.

50Parmi les objectifs que s'était fixé Étienne Pascaud, et auxquels il se consacra avec constance, il faut aussi retenir l'important développement de la filiale cli 9

  • 9  Centrale Lyon Innovation

51Il avait également à cœur de promouvoir avec prudence, et donc limitées à un volume raisonnable, mais avec détermination, de nouvelles formes d'enseignement dédiées aux situations rencontrées en entreprise : formation aux techniques de communication, ouverture aux nouvelles technologies éducatives, et introduction aux sciences humaines et sociales.

52Par ailleurs, après une visite approfondie du comité national d'évaluation de l'enseignement supérieur (cné) et à la demande du ministère, le conseil d'administration de l'école eut à se prononcer, en novembre 1996, sur le regroupement des 15 départements de l'époque en sept départements d'enseignement et de recherche recouvrant les grandes disciplines qui concourent à la formation d'ingénieurs généralistes. La mise en œuvre sur le terrain fut longue et délicate. Diplomatie courtoise, fermeté et sens aigu de l'organisation permirent à Etienne Pascaud de faire accepter ces réformes devenues nécessaires.

53L'une de ses dernières actions sera de convaincre le Grand Lyon et les administrateurs de créer, dans l'intérêt commun de l'université et de l'industrie, le « Centre scientifique Auguste Moiroux » implanté près de l'école et destiné à accueillir sans exclusive les sociétés filiales adossées à la compétence des laboratoires de l'ecl. Le nom d'Auguste Moiroux, disparu en 1990, a été choisi en hommage au pionnier des relations concrètes entre les laboratoires universitaires et les centres de recherche industriels. L'inauguration eut lieu en juin 1999 en présence de nombreuses personnalités régionales et de Raymond Barre, ancien premier ministre et, à cette époque, maire de Lyon

Jean Dorey : de Lyon à Pékin

54Jean Dorey succède à Étienne Pascaud en septembre 1999. Ingénieur de l'École Centrale de Paris (74), sa carrière industrielle s'est entièrement déroulée au sein d'Électricité De France (edf). Il appartient d'abord à la direction des études et recherches puis à la direction de l'équipement et des actions de prospective internationale. Chargé ensuite de mission à la Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale (Datar), il était, depuis 1998, directeur de la communication à la délégation régionale Rhône-Alpes.

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Jean Dorey, directeur de l’ecl de 1999 à 2004 (photo : avril 2002)

Crédits : Jean-François Martin

Jean Dorey, directeur de l’ecl de 1999 à 2004 (photo : avril 2002)

Crédits : Jean-François Martin

55Dès son arrivée à l'école, il poursuivit, dans un climat d'abord détendu, les actions de ses prédécesseurs : actions internationales, consolidation des projets de réforme des enseignements. Il prit un intérêt tout particulier au développement de la formation en sciences humaines et mena jusqu'à son terme le très important projet de réhabilitation de la bibliothèque. Il obtint à la fois les crédits et l'aménagement des postes de personnels compétents. La bibliothèque Michel Serres fut inaugurée par le directeur actuel de l'école, Patrick Bourgin, le 27 mars 2006, en présence de son prestigieux parrain10.

  • 10  Voir : Martine Mollet, «Une (...)

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Patrick Bourgin et Michel Serres discutant de façon informelle avant l’inauguration de la bibliothèque de l’École Centrale de Lyon le 27 mars 2006

Patrick Bourgin et Michel Serres discutant de façon informelle avant l’inauguration de la bibliothèque de l’École Centrale de Lyon le 27 mars 2006

56En 2004, Jean Dorey occupe le poste de délégué général du Pôle Universitaire Lyonnais avant de revenir dans la mouvance centralienne en accédant, en 2006, à la direction de la toute nouvelle École Centrale de Pékin.

Le Temps Présent

57Les événements qui suivent sont trop récents pour pouvoir être traités dans une « histoire » de l'école. Il appartiendra donc à nos successeurs de les relater sereinement.

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Patrick Bourgin, directeur de l’ecl depuis 2006

Patrick Bourgin, directeur de l’ecl depuis 2006

58Nous noterons simplement que, depuis 2006, l'école est fermement dirigée par un centralien de Lyon. La double carrière à la fois industrielle et universitaire du professeur Patrick Bourgin (ecl 73) garantit l'équilibre entre la qualité de la formation et les nécessaires collaborations avec le monde de l'entreprise.

Notes

1  Jean-François Brochemin se souvient : « Le directeur nous convoquait le soir dans son appartement et les plans étaient étalés sur la grande table. Á dix heures Madame Comparat nous offrait le thé et nous poursuivions notre travail jusqu'après minuit ».

2  Voir Bernard Chamussy, «La construction de l’École Centrale Lyonnaise à Écully», [En ligne], 150 ans d'histoire d'une institution, Mémoire de l'École Centrale de Lyon. Disponible sur : < http://histoire.ec-lyon.fr/index.php?id=749 > (Consulté le : 17/11/2008)

3  Établissement Public National à Caractère Administratif

4  Voir l'article de Jean Mathieu, Á la mémoire de Paul Comparat.

5  Société Industrielle Générale de Mécanique Appliquée

6  Établissement Public à Caractère Scientifique, Culturel et Professionnel

7  Centre de Recherche sur les Machines Thermiques

8  Site web de l’Integroupe des Écoles Centrales [En ligne] Disponible sur : < http://www.groupe-ecoles-centrales.fr > (Consulté le 01/11/2008)

9  Centrale Lyon Innovation

10  Voir : Martine Mollet, «Une nouvelle bibliothèque pour l’École Centrale de Lyon : la bibliothèque Michel serres», [En ligne], Au-delà des sciences et de la technique, Mémoire de l'École Centrale de Lyon, Disponible sur < http://histoire.ec-lyon.fr/index.php?id=725 > (Consulté le : 01/11/2008)

Pour citer ce document

Pierre-François Gobin et Pierre GUIRALDENQ , «Une brève histoire des cinquante dernières années», Histoire de l'École Centrale de Lyon [En ligne], 150 ans d'histoire d'une institution, Mémoire de l'École Centrale de Lyon, mis à jour le : 07/04/2014, URL : http://histoire.ec-lyon.fr/index.php?id=950.