L’introduction par Pawel Szulkin de la théorie mathématique des systèmes à l’École Centrale de Lyon

Témoignage de Jean Rozinoer

Jean Rozinoer

Texte intégral

L’arrivée d’un professeur d’exception

Début octobre 1968, amphithéâtre 2

1 De retour de stage ouvrier (qui se déroulait en septembre), la promotion de deuxième année de l’École Centrale de Lyon (120 élèves) attendait les discours du directeur, Paul Comparat, et du directeur-adjoint, Auguste Moiroux. Après l’agitation du printemps précédent, un vent de renouveau soufflait sur le corps professoral après le départ de quelques figures marquantes de l’école. Les réflexions internes avaient également conduit à quelques réformes pédagogiques significatives. C’est donc à des discours mobilisateurs que nous nous attendions. Je n’ai évidemment plus en mémoire les détails de la parole directoriale mais une information qui semblait importante à Paul Comparat nous fut communiquée : avec une jubilation visible le directeur nous annonçait l’arrivée de Pawel Szulkin, professeur de renommée internationale.

2Je n’ai appris que plus tard la cause de la grande satisfaction du directeur : il avait convaincu le ministère de nommer Pawel Szulkin à l’ECL1 alors qu’il devait initialement aller à l’Institut National Polytechnique de Grenoble (INPG). La carrière antérieure de Pawel Szulkin explique cet empressement.

  • 1  École Centrale de Lyon

La carrière de Pawel Szulkin

3La première période de cette carrière fut polonaise :

Docteur ès sciences physiques ;

Docteur ès sciences techniques ;

Membre de l’Académie des Sciences de Pologne ;

Conseiller scientifique du Ministère de l’Industrie ;

Secrétaire général adjoint de l’Académie des Sciences ;

Recteur de l’Ecole Polytechnique de Gdansk ;

Professeur titulaire de chaire (théorie des circuits, systèmes de télécommunications, théorie des systèmes, théorie de l’information) à l’École polytechnique de Varsovie.

4A partir de 1961, sa situation de réfugié politique en France eut une influence sur sa carrière :

1961-1963 : professeur invité à la faculté des sciences de Paris (théorie des systèmes, signaux aléatoires, théorie de l’électromagnétisme) ;

1963-1966 : professeur invité à la faculté des sciences d’Alger (théorie des systèmes non linéaires) ;

1963-1966 : directeur du projet de l’UNESCO2 à Alger (école polytechnique)

  • 2  Organisation des Nations Unies (...)

1966-1968 : professeur invité à la faculté des sciences de Paris (signaux aléatoires dans les systèmes de régulation, théorie de l’information) ;

1966-1968 : directeur de la division de l’enseignement technique supérieur et de la formation d’ingénieur à l’UNESCO.

5Il est resté professeur associé à l’ECL de 1968 à 1979, date de son départ à la retraite.

6À ce curriculum vitae exceptionnel, on peut ajouter que Pawel Szulkin ne dérogeait pas à la facilité d’apprentissage des langues reconnue aux polonais : il parlait, lisait, écrivait en polonais, russe, français, anglais, allemand et avait des notions d’arabe et italien.

Un enseignement précurseur : la théorie mathématique des systèmes

« Un vaste programme ! »

7Le premier cours à l’ECL de ce professeur hors normes fut donc, en 1968-1969, un cours de « théorie mathématique des systèmes » pour les élèves de deuxième année, cours dans lequel étaient abordés des éléments sur les systèmes, sur les graphes de fluence, sur les équations différentielles, sur la simulation analogique, sur la représentation d’état, sur les transformations de Laplace et de Fourier, sur les systèmes linéaires, sur la stabilité, sur les systèmes en boucle fermée, sur les signaux aléatoires, sur l’optimisation. Vaste programme ! Il est important de préciser que le seul cours d’automatique qui existait alors figurait au programme de troisième année et traitait de systèmes asservis (cours de Roger Riche).

8Cet enseignement de Pawel Szulkin fut important pour l’ECL à plusieurs titres :

9- il s’agissait d’un cours de systémique, précurseur pour l’époque, mêlant les aspects théoriques et les applications aux systèmes électriques, il formalisait les bases de tous les cours d’automatique qui ont existé depuis sur la forme, une nouvelle méthode pédagogique fut essayée (sans grand succès) : avant chaque séance, les élèves avaient à travailler sur un chapitre du polycopié et le cours devait être un échange de questions et réponses. L’objectif était évidemment de rendre les élèves actifs en amphithéâtre…

10- Par la suite, Pawel Szulkin introduisit d’autres enseignements dans le programme pédagogique de l’ECL : théorie des systèmes non linéaires, théorie de l’information, théorie de la stabilité, synthèse des réseaux. La direction de l’ECL lui demanda également d’assurer une année le cours de mathématiques de première année.

11- Tous les élèves qui ont suivi les enseignements de Pawel Szulkin ont été frappés par son immense culture scientifique et sa vision très synthétique des problèmes. Ceux qui ont travaillé avec lui ont également constaté son sens aigu des évolutions futures de l’automatique, ses qualités d’écoute et son souci permanent d’apporter aux élèves. Il était toujours disponible pour qui avait une question à lui poser.

La constitution d’une équipe d’automatique à l’ECL

12Outre la mission pédagogique, le directeur avait également confié à Pawel Szulkin le soin de constituer progressivement une équipe d’automatique. Cet objectif a été partiellement atteint : après l’ouverture de plusieurs postes en automatique au début des années 70, le manque de crédits et de postes complémentaires a freiné le développement de l’équipe. Je crois que la direction de l’époque n’a pas su comprendre que cet enseignant ne se résoudrait pas à demander et argumenter chaque année pendant de longues réunions pour obtenir des postes et des subventions car il estimait que cela allait de soi.

13Parti à la retraite en 1979 et décédé en 1987, Pawel Szulkin a laissé un souvenir très fort à ceux qui l’ont connu. Une équipe d’automatique existe toujours à l’ECL et les enseignements actuels de cette discipline sont des évolutions de ce qu’il a construit.

Notes

1  École Centrale de Lyon

2  Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture

Pour citer ce document

Jean Rozinoer, «L’introduction par Pawel Szulkin de la théorie mathématique des systèmes à l’École Centrale de Lyon», Histoire de l'École Centrale de Lyon [En ligne], Enseignement et Recherche en Sciences pour l'Ingénieur, Mémoire de l'École Centrale de Lyon, mis à jour le : 20/11/2008, URL : http://histoire.ec-lyon.fr/index.php?id=970.